La Turquie en effondrement économique avancé

Alors que le président turc persiste dans sa politique menée au nom de “l’indépendance économique” de la Turquie, le pays s’enlise dans une spirale inflationniste avec une lire turque ayant perdu près de 45 % de sa valeur par rapport au dollar en un an.

Le sort semble s’acharner sur la Turquie. Après les feux qui ont détruit la côte sud du pays au cours de l’été 2021, les inondations meurtrières qui ont touché la région occidentale de la mer Noire et les explosions sous-marines dans la mer de Marmara en raison du réchauffement climatique, la pandémie a aggravé la situation économique de la Turquie.

“Avant même que la pandémie ne frappe le monde entier, la Turquie connaissait déjà une situation de crise et frôlait la récession économique en raison d’une forte dépréciation de la lire turque, d’une dette colossale et d’une inflation rampante”

Cela étant, avant même que la pandémie ne frappe le monde entier, la Turquie, menée d’une main de maître par le président Recep Tayyip Erdogan, connaissait déjà une situation de crise et frôlait la récession économique en raison d’une forte dépréciation de la lire turque, d’une dette colossale et d’une inflation rampante.

Mainmise du pouvoir sur la banque centrale

Malgré l’aggravation de la situation économique, le président turc a tenu à garder les taux d’intérêt au plus bas en dépit de la flambée de l’inflation, et ce contre l’avis d’une majorité des économistes. Il a notamment invoqué les préceptes de l’islam, qui prohibent l’usure, afin de justifier son choix impopulaire. Conformément au souhait du président turc, la banque centrale de Turquie, dont la mission est entre autres de fixer les taux d’intérêt et de monitorer l’inflation, a abaissé son taux directeur, de 5 points en quatre mois, provoquant chaque fois un nouveau plongeon de la lire turque. Le limogeage de trois gouverneurs de la banque centrale turque depuis juillet 2019 et le remplacement fréquent du ministre des Finances depuis juillet 2018 ont fini de démontrer la mainmise du pouvoir sur cette institution. En plus des taux d’intérêt gardés volontairement bas, le président turc a fait en sorte de compenser la dépréciation des dépôts bancaires en lires par rapport au dollar en puisant dans les caisses publiques. Ainsi, fin décembre 2021, les réserves nettes de l’État étaient passées de 12,2 milliards de dollars à 8,6 milliards en une semaine. L’opposition affirme que la Turquie allait, à ce rythme, rapidement se trouver à cours de liquidités.

“Le président turc a tenu à garder les taux d’intérêt au plus bas en dépit de la flambée de l’inflation, et ce contre l’avis d’une majorité des économistes. Il a notamment invoqué les préceptes de l’islam, qui prohibent l’usure, afin de justifier son choix impopulaire”

En conséquence de ces choix politiques à contre-courant, les faits sont là. L’inflation s’est envolée à 36 % sur un an, un record depuis septembre 2002, alors que le pouvoir avance officiellement une inflation autour de 21 % sur un an. Avec la baisse de la lire, l’augmentation en flèche du prix des produits de consommation courante ou encore de l’énergie, les Turcs ont ressenti une baisse drastique de leur niveau de vie. De plus, la pandémie impacte également l’économie puisque les revenus et les exportations ont fortement diminué. Par crainte de subir les fluctuations d’une économie affaiblie, les capitaux étrangers ont également fui en masse. L’économie devrait ainsi régresser cette année de 4 %.

Objectif : concurrencer la Chine

Malgré la situation, le président semble vouloir maintenir le cap en se focalisant sur la croissance et sa volonté de miser sur l’investissement, la production et les exportations qui pourraient concurrencer la Chine. Le président Erdogan a ainsi relevé le salaire minimum au 1er janvier 2022 de 50 % – augmentation qui sera en grande partie annihilée par la mauvaise conjoncture économique – et s’est félicité du taux de croissance de 7,4 % durant l’année 2021, essentiellement grâce aux exportations à bas prix (en augmentation de 33 % en 2021). Il a récemment déclaré que grâce aux réformes réalisées, les Turcs allaient réussir “à libérer l’économie turque de ses chaînes et la démocratie turque de la tutelle”. Cependant, la Tüsiad, principale organisation patronale représentant 85 % des exportateurs, a demandé au président turc de “revenir aux principes économiques établis dans le cadre d’une économie de marché” car selon elle, les décisions prises impactaient sévèrement le peuple turc ainsi que le monde des affaires.

“Le président semble vouloir maintenir le cap en se focalisant sur la croissance et sa volonté de miser sur l’investissement, la production et les exportations qui pourraient concurrencer la Chine”

Cette hémorragie économique commence d’ailleurs à menacer sérieusement le pouvoir du président turc, pourtant inébranlable depuis 19 ans. La clé du succès d’Erdogan jusque-là était en effet de se montrer convaincant sur sa capacité à amener le pays vers la prospérité. À dix-huit mois des élections présidentielles, l’opposition réclame l’avancée des élections en justifiant cette requête par le fait que l’inflation officielle est sept fois supérieure à l’objectif fixé par le gouvernement.

Rapprochement avec les Émirats arabes unis et l’Arménie

Compte tenu des difficultés économiques de la Turquie, Ankara semble être décidée à générer de nouveaux revenus en mettant de côté les différends politiques historiques avec les Émirats arabes unis – en raison de la proximité de la Turquie et des Frères musulmans que les Émirats arabes unis considèrent comme une menace pour la sécurité régionale – et avec l’Arménie – en raison du génocide arménien non officiellement reconnu par Ankara.

“À dix-huit mois des élections présidentielles, l’opposition réclame l’avancée des élections en justifiant cette requête par le fait que l’inflation officielle est sept fois supérieure à l’objectif fixé par le gouvernement.”

Ankara, de son côté, reprochait à Abou Dhabi d’avoir soutenu la tentative de coup d’État ratée de 2016 en Turquie, et de ne pas être sur la même ligne sur le conflit libyen. Mais en novembre dernier, le président Erdogan et le prince héritier d’Abou Dhabi ont fait un pas et signé plusieurs accords d’investissement et de coopération. Les Émirats arabes unis vont par exemple financer un fonds de 10 milliards de dollars pour soutenir des investissements liés à la santé et à l’énergie en Turquie. Quant à la Turquie et l’Arménie, un engagement a été pris entre les deux pays pour normaliser les relations bilatérales.

Par Ardavan Amir-Aslani et Inès Belkheiri. 

Paru dans Le Nouvel Economiste du 12/01/2022.