Cachemire, la prochaine Palestine ?

Le 5 août 2019 devrait s’inscrire comme une date fatidique dans l’histoire de l’Inde. Ce jour-là, Narendra Modi, le Premier Ministre indien, a révoqué unilatéralement l’autonomie constitutionnelle du Cachemire par décret présidentiel. Cette région que se disputent le Pakistan et l’Inde depuis leur indépendance en 1947, bénéficiait jusqu’à présent d’un statut spécial garanti par l’article 370 de la Constitution indienne, en raison de sa complexe situation territoriale. Ainsi, l’Etat du Jammu-et-Cachemire, le seul Etat indien à majorité musulmane, possédait sa propre constitution, son propre drapeau et sa propre administration. Mais d’un simple trait de plume, assimilé à un coup d’Etat par de nombreux députés de l’opposition, Modi a désormais intégré l’ensemble de l’Etat et ses huit millions d’habitants à l’Union indienne.

Depuis plus de soixante-dix ans, la région est une pomme de discorde entre le Pakistan et l’Inde. Au moment de l’indépendance, l’Etat princier de Jammu-et-Cachemire décida, malgré une population majoritairement musulmane, de rejoindre l’Union indienne, et non le Pakistan, Etat-refuge bâti par et pour les musulmans d’Inde. Dès le lendemain de cette décision, le Pakistan envahissait le Cachemire et revendiquait le territoire. Depuis, les deux puissants voisins, hier frères, aujourd’hui plus ennemis que jamais, se sont affrontés à trois reprises (en 1947, 1965 et 1971) sans qu’aucune solution n’ait été clairement définie pour attribuer la souveraineté du territoire à qui que ce soit. L’idée de faire du territoire, toujours majoritairement musulman, un pays indépendant, comme le rêvent de nombreux Cachemiris séparatistes, n’a évidemment jamais été soutenue par les deux belligérants.

Le Cachemire historique est donc divisé entre le Pakistan, l’Inde et la Chine depuis 1947. L’Inde, qui administre l’Etat du Jammu-et-Cachemire, réclame la souveraineté sur la totalité du Cachemire historique (territoires de l’Aksai Chin et la vallée de Shaksgam, sous contrôle chinois, compris), tandis que le Pakistan, qui contrôle l’Azad Cachemire et le Gilgit-Baltistan, réclame seulement l’Etat sous administration indienne. Cette répartition hasardeuse n’a évidemment pas apaisé les esprits, l’Inde et le Pakistan faisant de la « reconquête » du Cachemire un enjeu identitaire, voire existentiel. Militaires au Pakistan, ultra-nationalistes hindous en Inde, tous entretiennent une tension qui se manifeste régulièrement sur les zones frontalières. Et bien que le Cachemire affiche des indices de développement plus élevés que ceux d’autres Etats indiens (taux de fécondité, niveau d’éducation, pourcentage de la population au-dessus du seuil de pauvreté, par exemple), son développement économique et social souffre de ce climat de « guerre froide » ou de « conflit de basse intensité » permanent.

Officiellement, le Premier Ministre indien voit dans la révocation de l’autonomie du Cachemire une simple « décision administrative », présentée comme une « réorganisation prévue de longue date ». Trois jours après son annonce, face aux violentes réactions que celle-ci a suscitées – dont le rappel  immédiat par le Pakistan de son ambassadeur à New Delhi –  Modi expliquait à la télévision que cette décision visait avant tout à « libérer » le Cachemire du « terrorisme » et à « entamer une nouvelle ère de paix et de prospérité ».

Néanmoins cette décision, si elle a déclenché la liesse des partisans du Bharatiya Janata Party, son parti ultra-nationaliste, apparaît comme extrêmement risquée et susceptible de déclencher une nouvelle guerre indo-pakistanaise, alors que le dernier affrontement de grande ampleur entre les deux pays remonte au conflit du Kargil en 1999… et  que les deux pays possèdent l’arme nucléaire.

Le Pakistan a bien entendu qualifié cette décision d’illégale, tandis que Modi l’a pour sa part jugée « historique ». Elle l’est effectivement, à plus d’un titre.

Elle met directement à mal le principe de sécularité de la nation indienne, et en Inde même, les critiques s’élèvent contre cette attaque portée à une démocratie qui se revendique comme l’une des plus libres et stables du monde développé. Pour tous les observateurs, elle est avant tout le signe que le virage autoritaire et ultra-nationaliste de Modi, visant à faire de l’Inde une nation hindoue, s’accélère. On en a déjà eu la preuve avec la volonté délibérée de construire un temple dédié à Ramāà Ayodhya, en lieu et place de la mosquée de Bābur,le premier empereur moghol. Etrangement, l’annonce est intervenue quelques jours après la visite du Premier ministre pakistanais aux Etats-Unis, où Donald Trump racontait s’être proposé comme médiateur dans le conflit cachemiri. Modi avait alors immédiatement démenti l’existence d’une telle conversation avec le président américain. Cette offre de médiation et un possible interventionnisme américain l’ont-ils convaincu d’agir le premier ?

Toujours est-il qu’Imran Khan a accusé Modi de « faire la promotion d’une idéologie qui place les Hindous au-dessus de toutes les autres religions et cherche à établir un Etat qui réprimera la liberté de religion ». Et il suffit de lire le communiqué du Rashtriya Swayamsevak Sangh ou R.S.S, un groupe d’extrême-droite hindou, allié au BJP de Modi, pour juger l’analyse pertinente : « L’Etat de Jammu-et-Cachemire, et son identité musulmane majoritaire et oppressante, est un casse-tête pour notre pays depuis l’indépendance »…  Ce mouvement souhaite depuis toujours l’assimilation totale du Cachemire à l’Inde. L’abrogation de l’article 370, qui lui a toujours fait obstacle, est aujourd’hui levé.

L’Histoire a démontré plus d’une fois – et encore récemment avec l’action de la Russie en Crimée – que les « casses-tête » territoriaux se résolvent souvent par une annexion pure et simple, fusse-ce au prix d’une guerre. Au Cachemire, le décret présidentiel s’est assorti de l’ abrogation de l’article 35 A de la Constitution indienne, qui accordait le droit exclusif aux résidents de l’Etat de posséder des terres. Dès le jour de l’annonce, le Cachemire a subi des coupures totales d’électricité et des moyens de communication. Des activistes, mais aussi des parlementaires, ont été arrêtés par les autorités indiennes. Puis, quelques jours plus tard, l’armée indienne a ouvert le feu sur des manifestants pacifiques à Srinagar, sa plus grande ville. Les magasins et les écoles restent fermés, les distributeurs de billets sont vides, les hôpitaux sont déjà à cours de médicaments et de matériel médical. Du jour au lendemain, l’Etat himalayen a été littéralement coupé du monde extérieur. Pour les habitants, terrorisés à l’idée de sortir de chez eux, tout cela ressemble davantage à des mesures anxiogènes et répressives préfigurant effectivement un rattachement à l’Inde, qu’à l’ouverture d’une nouvelle ère de paix et de prospérité… Des mesures qui risquent fort de nourrir ressentiment et réaction violente. L’arrestation de plus de deux mille musulmans, hommes politiques et homme d’affaires et autres intellectuels au Cachemire ces derniers jours en est la traduction concrète sur le terrain.

Humiliant pour les Cachemiris, ce décret apparaît enfin, face au Pakistan – et à la Chine dans une moindre mesure –  comme un véritable affront. Outre le rappel de son ambassadeur, Islamabad a suspendu ses échanges commerciaux avec l’Inde. Modi est-il prêt à risquer une nouvelle guerre face à un voisin qui possède comme l’Inde l’arme nucléaire, et l’embrasement de toute la région, pour satisfaire son rêve d’ Hindu Rashtra, d’une « nation hindoue » ?

Imran Khan a fait immédiatement savoir qu’il n’envisageait pas d’action militaire, et allait étudier les alternatives politiques, économiques et diplomatiques possibles pour répondre à cette décision. Porter l’affaire devant l’ONU et même devant la Cour pénale internationale sont ainsi des options déjà envisagées. De nombreux analystes soulignent en effet que le pays n’aurait pas les moyens de lancer une offensive d’envergure contre l’Inde – ce qui semble étonnant, compte tenu du fait que le Pakistan possède la bombe atomique et consacre près des deux tiers de son budget annuel à ses forces armées.

Mais dans un contexte où New Delhi est de plus en plus ouvertement soutenu par les Etats-Unis – une poursuite par d’autres moyens de leur guerre commerciale avec la Chine – la présence massive de l’armée indienne aux portes du Pakistan renforcerait encore davantage la crainte suprême du « Pays des Purs » depuis le début de son existence : son propre anéantissement par son voisin indien. Il est donc évidemment à craindre que les fondamentalistes musulmans et les groupes terroristes actifs le long de la frontière indo-pakistanaise et au Cachemire, multiplient les attentats directement sur le sol indien. Il est encore plus à craindre que le Cachemire, région qui subit depuis soixante-dix ans les conséquences tragiques de la Partition de 1947, refuse de voir des millions d’Hindous s’accaparer ses terres. Il y a toutes les raisons de croire que les Cachemiris refuseront cette assimilation forcée et feront, si besoin, de leur Etat une nouvelle Palestine, dont l’avenir serait assombri par une guerre sans fin.

Par Ardavan Amir-Aslani. 

Paru dans Le Nouvel Economiste du 27/08/2019.

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