En renonçant à l’arme nucléaire, l’Iran n’a pas tout perdu

Depuis le rapprochement entre l’Iran de Rohani et l’Amérique d’Obama, les cartes stratégiques sont totalement rebattues au Moyen et Proche-Orient, voire dans les pays du golfe persique. En revanche, l’Islam sunnite est devenu un danger, en témoignent les visées hégémoniques de l’Etat islamique. L’Occident a dont tout intérêt à s’appuyer sur Téhéran pour combattre le groupe terroriste. Extrait de “Iran, le sens de l’histoire” d’Ardavan Amir-Aslani, aux éditions du Moment.

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On sait que le Japon, tout en renonçant très officiellement à l’arme nucléaire, s’est mis en position d’en maîtriser toutes les composantes : matière fossile, ingénierie nucléaire, informatique et navigation satellitaire qui pourraient lui permettre, sans effort, de passer du lancement de satellites de communication à celui d’un engin nucléaire. Dans le même temps, le Japon a clairement fait savoir à ses adversaires éventuels, telles la Corée du Nord d’aujourd’hui et la Chine de demain, qu’au-delà d’une certaine limite de provocations, il ne se contenterait plus du parapluie américain, mais se doterait d’une arme nucléaire opérationnelle dans un délai de six à vingt-quatre mois.

Après avoir réfléchi à ce précédent, les éléments les plus modérés de la direction iranienne en sont arrivés à la conclusion qu’ils avaient déjà fait les deux tiers du chemin en maîtrisant l’essentiel du cycle nucléaire, notamment l’enrichissement, technologiquement réalisable à partir du stock de matière fissile existant. Passé ce seuil critique quantitatif, la fabrication d’une bombe ne pose plus de problèmes et l’installation de ces charges nucléaires sur des vecteurs, tels que la dernière génération des missiles iraniens déjà testés, est une affaire non pas de jours, mais d’heures. Le problème est donc le suivant : combien de temps faudrait-il à l’Iran pour disposer d’un groupe d’engins opérationnels crédibles ?

Si l’Iran venait à rompre, comme ce fut le cas ces dernières années, avec les inspections intrusives de l’Agence de l’Énergie qu’implique la signature du Traité international de non prolifération, pourrait-il, comme l’a fait le Pakistan voisin, mettre la communauté internationale devant le fait accompli? Inversement, si entre le non-respect des accords signés et l’élaboration définitive d’une arme nucléaire il fallait compter un délai d’un an et demi à deux ans, la dissuasion militaire et politique de la communauté internationale demeurerait parfaitement envisageable. L’Iran se trouverait alors dans une situation d’embargo et serait exposé à des bombardements de représailles qui affecteraient toute son économie, et même sa vie civile. Donc, si l’Iran renonce à cette stratégie de passage au nucléaire par surprise, la communauté internationale pourra d’autant mieux envisager de lui laisser la maîtrise des technologies nucléaires dont il dispose déjà, puisqu’après tout, cette menace de nucléarisation virtuelle peut aussi faire réfléchir à deux fois les pays arabes, comme l’Arabie saoudite ou l’Égypte, désireux de se doter rapidement d’une arme nucléaire – qu’ils conçoivent évidemment en termes d’emploi, ou à tout le moins d’appui stratégique pour autoriser un usage illimité de leurs moyens conventionnels. Or, tout Iranien sait parfaitement que si le pays avait disposé d’un embryon de dissuasion nucléaire telle que le Chah voulait la mettre en oeuvre – avec l’aide d’Israël – jamais l’Irak n’aurait mené une offensive conventionnelle sur le territoire iranien, sans même parler de l’usage de gaz de combat contre l’armée iranienne.

C’est la raison pour laquelle, malgré l’unanimité nationale sur le droit d’accès au nucléaire, un compromis acceptable était possible pour tous, dès Ahmadinejad et ses meneurs de guerre neutralisés. Ce dernier compromis supposait d’abord, sur le plan technique, la fermeture totale de la centrale à eau lourde de fabrication du plutonium d’Arak, dont la rapidité de transformation nucléaire est immédiate, obtenue grâce à l’insistance du ministre français Laurent Fabius. Il supposait ensuite le plafonnement du stock d’uranium enrichi à hauteur de 20% et la mise sous contrôle international de la forêt de centrifugeuses pour enrichir ce stock le plus vite possible.

Il va sans dire, enfin, que les programmes secrets et dissimulés, qui se sont multipliés ces dernières années, devaient également disparaître et les moyens d’investigation de la communauté internationale – dont l’Iran n’a jamais discuté la légitimité – se voir renforcés. Moyennant l’exécution de ces trois conditions, l’Iran pouvait satisfaire son ambition nationale dans le domaine civil en important de l’étranger un accélérateur nucléaire de recherche (France ou, plus vraisemblablement, Russie) pour se livrer, sous surveillance, à des expériences purement médicales. Faute de capacité de raffinage suffisante, l’Iran aurait plutôt intérêt à développer pour sa consommation intérieure l’énergie nucléaire civile de manière à réserver à l’exportation ses propres hydrocarbures, et assurer ainsi un excédent structurel durable de sa balance des comptes.

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Extrait de “Iran, le sens de l’histoire” d’Ardavan Amir-Aslani, publié aux éditions du Moment. Atlantico a publié cet extrait, à lire ici.

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