Critiquer la politique d’Israël, est-ce être antisémite ?

Assimiler le boycott à de l’antisémitisme questionne réellement la réalité de la liberté d’expression.

A t-on encore le droit de critiquer l’Etat hébreu ? Vendredi 18 mai, le Parlement allemand a voté une résolution qui semble répondre par la négative. En qualifiant le mouvement pro-palestinien BDS (Boycott, Désinvestissement et Sanctions) d’ « antisémite », le Bundestag a appelé le gouvernement allemand « à ne pas financer ni soutenir des groupes qui remettraient en cause le droit d’Israël à exister et à se défendre », c’est-à-dire des groupes antisionistes. Une première en Europe, selon le quotidien israélien Haaretz, saluée par Benjamin Netanyahu sur Twitter comme « une importante décision ». En réaction, le comité national du mouvement BDS a rejeté toute forme de racisme ou d’antisémitisme, rappelant que le boycott académique et culturel envers Israël est « strictement institutionnel » et niant toute incitation à la haine à l’égard des Israéliens eux-mêmes.

Pourquoi l’emploi du terme « antisémite » est-il invoqué ? Parce que ce mouvement civique, fondé en 2005 par 171 ONG palestiniennes, appelle depuis ses débuts au boycott international des exportations israéliennes (en particulier des produits fabriqués dans les colonies) et à diverses pressions économiques, culturelles et politiques sur Israël, afin de pousser l’Etat hébreu à abandonner la colonisation des terres arabes, mais aussi à obtenir l’égalité pleine et entière pour ses citoyens arabo-palestiniens et la reconnaissance du droit de retour des réfugiés palestiniens. Aux yeux des Allemands, cet appel au boycott de produits ou de la culture israélienne rappelle les heures les plus sombres de leur pays dans les années 1930, lorsque le IIIème Reich encourageait le boycott des commerces juifs.

Inquiétant amalgame

L’adoption de cette résolution, qui reste symbolique et ne comporte aucun caractère contraignant (elle appelle simplement les Etats à ne pas soutenir le mouvement BDS ni aucun groupe partageant ses positions), ne s’est cependant pas faite à l’unanimité. Une centaine de députés qui ont voté le texte ont ainsi exprimé des réserves, jugeant nécessaire de distinguer des positions antisémites d’une légitime critique à l’égard d’Israël en tant qu’Etat. Ce texte a suscité un certain malaise et oblige à poser cette question : toute critique de la politique israélienne est-elle désormais assimilable à de l’antisémitisme ou de l’antisionisme ?

Un tel amalgame revient à faire reculer dangereusement la liberté d’expression, et c’est exactement ce que dénonce un groupe de soixante universitaires israéliens et juifs, dans une lettre adressée au Bundestag avant le vote : s’il est parfaitement légitime de combattre l’antisémitisme partout où il se manifeste, il est cependant inquiétant d’observer une tendance croissante des pays occidentaux à « isoler et museler les défenseurs palestiniens des droits de l’homme et en faire des antisémites. »  Cette tendance s’était d’ailleurs exprimée en France en 2016 lorsque Manuel Valls, alors Premier Ministre, avait très clairement pris position lors d’un discours devant le CRIF contre les mouvements pro-palestiniens appelant au boycott des produits israéliens, estimant « qu’on était passé de la critique d’Israël à l’antisionisme, et de l’antisionisme à l’antisémitisme ».

Ces mêmes chercheurs soulignent que le mouvement BDS est très explicitement non-violent et opposé à toute forme de racisme, y compris l’antisémitisme, et vont jusqu’à dénoncer cette discrimination « comme l’œuvre du gouvernement le plus à droite qu’Israël ait jamais connu, un exemple de plus des efforts persistants pour ôter toute légitimité aux discours sur les droits des Palestiniens et décourager toute solidarité internationale à leur égard. » Dans cette même lettre, ils déplorent l’absence de distinction entre l’Etat hébreu proprement dit et les colonies israéliennes, jugées illégales aussi bien par l’opinion publique mondiale que le droit international. Enfin et surtout, ils rappellent que si à titre personnel, chacun des signataires a choisi de soutenir ou non l’action du BDS, tous jugent unanimement l’accusation d’antisémitisme comme abusive.

En France, les méthodes du BDS font polémique depuis plusieurs années déjà, et le recours au boycott pour dénoncer la politique israélienne divise l’opinion : l’extrême-gauche, traditionnellement pro-palestinienne, le juge légitime, quand les intellectuels et politiques plus proches d’Israël ou embarrassés par une prise de position délicate, l’estiment « indigne » et allant à l’encontre du travail de négociation donc, in fine, de la paix. Ainsi en 2010 se sont invectivés, par tribunes interposées dans le journal Le Monde, les signataires de la tribune intitulée « Le boycott d’Israël est une arme indigne » et les auteurs de sa réponse « Boycotter Israël, c’est lutter pour une paix juste », publiée quelques jours plus tard.

Pourtant, le recours au boycott est une arme non-violente qui a déjà fait la preuve de son efficacité dans d’autres combats pour l’égalité et la reconnaissance de droits civiques : ainsi à l’époque de l’apartheid en Afrique du Sud, le boycott avait contribué à démanteler les discriminations raciales. A ce titre, les prises de position de Nelson Mandela et Desmond Tutu, qui n’ont pas hésité à comparer le sort des Palestiniens à celui des Noirs avant 1994 en Afrique du Sud, n’ont rien de surprenant. Dans la même lignée, l’ancien président des Etats-Unis Jimmy Carter, maître d’œuvre des accords de Camp David, écrivait fin novembre 2016, quelques semaines après l’élection de Donald Trump, que les Etats-Unis devaient reconnaître l’existence de la Palestine et œuvrer pour la solution de deux Etats. Il se demandait alors quelle serait la politique de la nouvelle administration sur le sujet. Aujourd’hui, celle-ci est largement connue et force est de constater qu’elle n’œuvre pas en faveur de la paix.

Alors, le mouvement BDS est-il réellement antisioniste et antisémite ? Cela est très douteux, surtout lorsqu’on se remémore les circonstances dans lesquelles il a été créé. Précisément le 9 juillet 2005, un an après que la Cour internationale de justice eut, dans un avis consultatif, déclaré illégal le mur construit dans les territoires palestiniens occupés. Devant l’inanité de la communauté internationale pour obliger Israël à cesser cette construction, et plus encore après la sanglante guerre menée dans la bande de Gaza fin décembre 2008, un mouvement civique de contestation s’est tout simplement organisé, puis renforcé.

Aujourd’hui, Israël construit de plus en plus de colonies où vivent plus de 4,5 millions de Palestiniens, sans être citoyens israéliens. La plupart vit avec une présence militaire constante, et ne prend pas part aux élections nationales israéliennes. Omar Barghouti, l’un des fondateurs du mouvement, parle délibérément d’apartheid israélien et se réclame du modèle de boycott sud-africain. Le 10 avril dernier, il lui a été interdit de voyager aux Etats-Unis, où il devait participer à un jury. Les Américains ont nié toute entrave à la liberté de circuler en raison de ses opinions politiques… tandis qu’Amnesty International appelait formellement Israël à lever toutes ses restrictions à son égard. Pour Barghouti, se voir interdit de séjour pour raisons politiques n’a rien de surprenant de la part d’une administration qui ne cache pas sa haine envers les ONG pro-palestiniennes et « érige le régime d’extrême droite israélien en modèle ».

Les jeunes Israéliens et les communautés juives à l’étranger ne sont pourtant pas non plus exempts de critiques envers le gouvernement de Benjamin Netanyahu, comme le prouvent les manifestations dans les rues de Tel-Aviv quelques jours avant la tenue de l’Eurovision. Les manifestants appelaient précisément au boycott de l’Eurovision pour attirer l’attention sur la politique israélienne en Palestine !  Faut-il pour autant les qualifier d’antisémites ?

Pourquoi le mouvement BDS existe-t-il ? Parce que les mécanismes classiques de règlements des différents internationaux ont fait la démonstration de leur inefficacité. Parce que l’ONU ne s’impose pas comme l’institution garante du respect du droit international et n’a formé aucune sanction à l’égard d’Israël, contrairement à ce qu’il fut fait contre l’Afrique du Sud par le passé dans la lutte contre l’apartheid. Alors le désir de justice et d’égalité trouvent d’autres moyens, car la nature a horreur du vide.

Ironiquement, ces moyens passent parfois par la voie judiciaire. Depuis une dizaine d’années, des ONG palestiniennes n’hésitent pas à attaquer en justice, par exemple, des entreprises françaises. On peut citer ainsi l’affaire qui opposa l’Association France-Palestine Solidarité aux sociétés Alstom, Alstom-Transports et Veolia depuis 2007, sur le caractère illicite du contrat de concession signé pour la construction et l’exploitation du tramway devant desservir Jérusalem et une partie de la Cisjordanie, le fameux « tramway colonial ». Le 15 avril 2009, le TGI de Nanterre avait déjà reconnu que l’AFPS pouvait intenter une action contre ces sociétés, au motif que l’exécution du contrat portait atteinte aux intérêts collectifs que l’ONG défend. L’argument de l’immunité de juridiction d’Israël a même été écarté, le tribunal considérant l’Etat hébreu comme non partie prenante à la procédure, mais « puissance occupante de la partie de la Cisjordanie ou est construit et où sera exploité le tramway litigieux ». Alstom avait alors fait appel de cette décision. Et le 16 mai 2019, la société de transports a finalement décidé de se retirer du consortium qui la liait à deux sociétés israéliennes pour la construction de la branche passant par le territoire contesté de Jérusalem-Est, alléguant de préoccupations en matière de droits de l’Homme… à la grande fureur du maire de Jérusalem Moshe Lion, qui a demandé à Benjamin Netanyahu d’empêcher Alstom de participer à d’autres projets en Israël. N’est-ce pas là, d’ailleurs, un appel au boycott pour des raisons politiques ?

Assimiler le boycott, ou tout autre moyen d’expression, à de l’antisémitisme questionne réellement la réalité de la liberté d’expression et la possibilité qui existe encore de critiquer la politique israélienne. Or, si le débat public ne peut plus s’exprimer librement, quel contre-pouvoir reste-t-il à l’usage des citoyens ? Voilà une question bien dérangeante.

Par Ardavan Amir-Aslani. 

Article paru dans Le Nouvel Economiste du 22/05/2019. 

 

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