Entre provocations et diplomatie, l’efficacité (ou pas) de la nouvelle stratégie iranienne

Si les deux camps ne se sont pas parlés, la manœuvre d’Emmanuel Macron a rendu crédible, à défaut de possible, le projet d’une discussion entre Hassan Rohani et Donald Trump dans les semaines ou les mois à venir, puisque même à Téhéran, l’idée d’une renégociation de l’accord fait désormais son chemin. Chaque camp néanmoins émet des réserves plus ou moins floues : « dans certaines circonstances » pour Donald Trump, et « sous certaines conditions » pour Hassan Rohani, les voir s’asseoir à la table des négociations serait envisageable.

Si Hassan Rohani a ainsi confirmé dans un premier temps qu’il serait prêt à une discussion, il a rapidement rappelé son souhait qu’elle puisse avant tout bénéficier aux Iraniens. Dans cette optique, ces derniers jours, il a largement invité les Etats-Unis à faire les premiers pas en levant l’intégralité des sanctions économiques à l’encontre de l’Iran. Certains y ont vu le signe d’un rappel à l’ordre de la part du Guide suprême Ali Khamenei pour montrer plus de fermeté. Mais d’autres considèrent ces déclarations comme traduisant la nouvelle stratégie de l’Iran face aux Etats-Unis.

Il y a encore quelques mois, face à la « pression maximale » de Donald Trump, les Iraniens, dans un grand élan de résistance fédérateur et populaire, se bornaient à faire le dos rond et à « tenir » jusqu’à la prochaine élection américaine en novembre 2020, en espérant qu’un démocrate soit élu président aux Etats-Unis. Or, il est fort probable que le président sortant soit réélu… Et l’Iran, dont l’économie est déjà asphyxiée depuis le retrait américain de l’accord de Vienne en mai 2018, ne pourra pas se permettre de vivre encore un peu moins de six ans dans un tel contexte. Le réalisme oblige donc nécessairement, sur ce point, à la définition d’une nouvelle stratégie.

Après un an de « guerre froide » avec les Etats-Unis, notamment ces derniers mois dans le Golfe Persique, la stratégie de l’équilibriste, une alternance entre actions belliqueuses et appels à la diplomatie, apparaît aux élites dirigeantes iraniennes comme étant la plus efficace. Le fait est que les opérations de provocation ont effectivement suscité assez d’inquiétude, notamment de la part des Européens, pour que toutes les bonnes volontés œuvrent en faveur de la diplomatie afin de trouver une sortie de crise.

Ainsi, début de la semaine dernière, officiels iraniens et français ont entamé des discussions à Paris sur la possibilité d’une lettre de créance de 15 milliards d’euros, allouée par la France à l’Iran, afin de pallier au manque à gagner de leurs exportations de pétrole. Cette somme représente en effet la moitié des revenus pétroliers annuels du pays. Mais les Français n’accorderont leur aide à l’Iran que si celui-ci s’engage à respecter à nouveau l’intégralité des engagements prévus dans l’accord de Vienne. A ce jour, les discussions restent techniques et les contours encore flous, et faute du soutien concret des européens, les Iraniens ont décidé d’augmenter l’enrichissement d’uranium à 20%, bien au-delà de la limite nécessaire pour une utilisation civile de l’énergie nucléaire. Cette décision a été transposée dans la pratique vendredi dernier notamment par le recours à des centrifugeuses nouvelles générations, interdites par l’accord nucléaire du 14 juillet 2015.

On constate donc que le renforcement de la marge de négociation iranienne grâce à des provocations ciblées fonctionne désormais avec les Européens. Force est de constater que jusqu’à présent, les stratégies des deux adversaires iraniens et américains semblent dans l’impasse. Les faucons menés par John Bolton et Mike Pompeo, n’ont pas réussi à déclencher une guerre avec l’Iran, ni à soulever la population iranienne contre le régime. De leur côté, les Iraniens ne sont pas parvenus à contourner efficacement les sanctions américaines, Cette double stratégie iranienne, entre provocation et diplomatie, pourrait donc achever de faire sortir le pays du blocage dans lequel il se trouve. Mais cette double stratégie ne risque-t-elle pas d’être à double tranchant ?

Pour l’heure, la lettre de créance proposée par la France a suscité de vives critiques à Washington ainsi qu’en Israël, même si Donald Trump avait émis l’hypothèse d’une offre similaire lors du G7, de façon à aider financièrement l’Iran dans l’attente de nouvelles discussions. Sans doute a-t-il peu apprécié de ne pas être le seul bienfaiteur… Par ailleurs, à ce stade, sans soutien de l’administration Trump sur cette proposition, on ignore encore si les banques européennes se risqueront à accorder des crédits aux Iraniens. Il est possible que la Banque centrale européenne ou la Banque de France elle-même s’en charge, ce qui rendrait des sanctions américaines à l’encontre de ces deux instances beaucoup plus complexes. Pour ce faire, il faut aussi que les iraniens arrivent à exporter leurs hydrocarbures puisque ce sont ces mêmes exportations qui sont censées garantir cette fameuse lettre de crédit. Or une telle chose semble impossible en l’absence d’un accord avec les Etats-Unis.

La stratégie iranienne profite également du fait que Trump souhaitera disposer d’une réussite diplomatique à faire valoir durant sa campagne électorale. En effet, alors que les perspectives de négociations avec la Corée du Nord s’éloignent de plus en plus, que celles avec les Talibans en Afghanistan viennent de s’arrêter, son bilan sur la scène internationale s’est considérablement réduit. Les réformateurs estiment donc avoir tout intérêt à continuer d’afficher une position radicale quant aux choix militaires et énergétiques de l’Iran, tout en laissant la porte ouverte à de nouvelles négociations. Si Trump souhaite réellement un accord plus équilibré que le Joint Comprehensive Plan of Action de juillet 2015, ils se disent non seulement prêts à accéder à sa demande, mais également à évoquer deux points sensibles : le programme de missiles balistiques et la présence militaire iranienne au Moyen-Orient. La seule condition qui permettrait, aux yeux des Iraniens, d’entamer des discussions de cette ampleur, devra être une garantie absolue, respectée par les Américains et les membres signataires du nouvel accord, que toutes les sanctions économiques seront levées, sans possibilité de revenir sur cette décision.

Il serait néanmoins hasardeux d’oublier que les radicaux des deux camps, faucons de l’administration Trump et conservateurs iraniens, plus influents qu’on ne veut bien le croire, ne voient pas d’un bon œil l’ouverture de nouvelles discussions entre les Etats-Unis et l’Iran. A Téhéran, la presse conservatrice traite Rohani de « fou », tandis qu’aux Etats-Unis, certains think-tanks qui soutiennent le retrait américain de l’accord sur le nucléaire, estiment que tout le gain obtenu par la « pression maximale » disparaîtra dès que les deux pays entameront de nouvelles discussions. John Bolton a exprimé son désaccord total face à la proposition d’aide financière de la France, tout comme Benjamin Netanyahu qui n’a pas manqué de le rappeler lors de sa conversation avec le Président français le lendemain du G7 de Biarritz. Pour ces factions, la guerre et le chaos créent bien davantage les conditions favorables à leurs intérêts et à leur appétit de changement de régime en Iran que la diplomatie et la paix…

In fine, seul Ali Khamenei sera en mesure de trancher sur l’acceptation, ou le refus, de ces nouvelles négociations. Certains observateurs soulignent que Zarif n’aurait jamais pu se rendre au G7 sans l’autorisation du Guide Suprême. Bien que le Guide Suprême ait toujours été un pourfendeur farouche du « Grand Satan » américain, il a su aussi se montrer pragmatique par le passé, lorsque toutes les options politiques étaient épuisées, et à condition qu’un compromis favorable à l’Iran puisse être trouvé. Car pour les Iraniens, l’objectif ultime reste, au-delà d’une sortie de crise économique et de la préservation de la République islamique, d’éviter d’apparaître comme ceux qui auront bu « le calice du poison », selon le mot fameux de Khomeini après la reddition de l’Iran face à l’Irak en 1988. Il y a fort à parier que les Iraniens préféreront davantage faire de la politique que la guerre, puisque la politique n’est que la poursuite de cette dernière… mais par d’autres moyens.

En revanche, le temps joue contre les chances de voir un accord intervenir entre Rouhani et Trump. En effet, il est quasiment certain que les conservateurs iraniens remporteront les prochaines élections face à la faillite des réformateurs. Ces derniers ne voient même pas d’intérêt à entamer des négociations en vue de faire revenir les américains dans l’accord nucléaire. Pour eux, cet accord est mort-né à sa naissance du fait du maintien des sanctions américaines non liées au nucléaire qui paralysent le flux financier avec l’Iran.  Il y a donc fort à parier que la crise iranienne continuera au-delà du premier mandat de Trump. Un Trump réélu d’un côté et l’arrivé des conservateurs au pouvoir à Téhéran de l’autre ne présagent de rien de bon pour l’avenir.

Par Ardavan Amir-Aslani.

Paru dans l’Atlantico du 09/09/2019. 

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