L’échec d’Haftar en Libye signe la victoire – temporaire ? – de la stratégie d’Erdogan

Depuis le début de son offensive sur Tripoli il y a quatorze mois, le maréchal Khalifa Haftar semblait avoir la maîtrise du terrain et de la force de frappe, du moins jusqu’au début de l’année 2020.

La Libye est en effet depuis 2016 ce pays déchiré par une guerre civile meurtrière entre le Gouvernement d’accord national (GNA) du président Fayez el-Sarraj, et l’Armée nationale libyenne (ANL) du maréchal Haftar, militaire au passé trouble, ancien cacique du régime de Khadafi qui aurait également collaboré avec la CIA, et qui maîtrise une grande partie de l’est et du sud du pays.

Comme lors du conflit syrien, cette guerre civile a pris une dimension internationale lorsque chaque faction a reçu le soutien de grandes puissances étrangères : Haftar bénéficiait ainsi de l’appui d’une coalition regroupant l’Egypte, les Emirats Arabes Unis, la Jordanie, l’Arabie Saoudite et la Russie – ainsi que la France de manière plus officieuse – tandis que Sarraj recevait le parrainage de la Turquie d’Erdogan et du Qatar, deux pays protecteurs des Frères Musulmans dont Sarraj serait un transfuge, soupçonné de vouloir établir à Tripoli un régime à l’islam rigoriste.

Bien que très affaibli militairement jusqu’à la fin de l’année dernière, notamment par les actions des 2000 mercenaires russes de la compagnie Wagner – engagés auprès d’Haftar depuis 2018, un soutien que la Russie a toujours nié – le GNA a progressivement fait reculer les forces du maréchal grâce au soutien sans précédent de la Turquie depuis le mois de janvier.

Le matériel militaire fourni – drones nouvelle génération et défenses antiaériennes – a notamment permis au GNA de reprendre la maîtrise du ciel, tandis que des renforts syriens pro-Turcs ont regagné de nombreuses localités stratégiques pour Haftar : d’abord Sabratha et Sorman, à moins de 70 km de Tripoli, mi-avril ; puis Al-Watiya, dans l’ouest du pays, le 18 mai, une prise symbolique puisqu’il s’agissait de la seule enclave militaire d’Haftar en Tripolitaine, suivie de Tarhouna, la principale base arrière du maréchal, située à 80 km au sud-est de la capitale. Replié sur Benghazi, Haftar a également perdu en partie le soutien de la compagnie Wagner, envoyée protéger les villes stratégiques de Jufra et Syrte, encore maîtrisées par l’ANL, avant très certainement de reprendre le chemin de Moscou.

Face à cette reprise en main opérée par Sarraj et les Turcs, et l’enlisement de son armée devant Tripoli, c’est un maréchal Haftar fortement affaibli et en état de siège qui a tenté le tout pour le tout le 27 avril dernier, en s’autoproclamant « dirigeant de la Libye » répondant à « la volonté du peuple » et « acceptant son mandat ». Cette déclaration a beaucoup surpris – Haftar tient sa légitimité d’un Parlement élu basé dans l’est du pays, mais n’a pas précisé de quelle institution il avait reçu ce « mandat »… Sans surprise, le GNA et la Turquie l’ont dénoncé comme « un énième coup d’Etat » dont le militaire est coutumier depuis 40 ans.

En réalité, ce dernier pari a sans doute signé le début de la fin pour Haftar. Face à l’accumulation de ses déboires militaires, de ses maladresses politiques et de son refus devenu systématique de négocier ou de respecter des accords déjà trouvés, désormais ses principaux alliés, l’Egypte, les Emirats et la Russie (même si le soutien militaire de ces deux derniers pays tient toujours pour l’heure) semblent acter son échec et réfléchir à une autre solution pour reprendre la maîtrise de la Libye. Et si, le 1er juin, l’ONU annonçait que les deux camps adverses, l’ANL et le GNA, avaient accepté de reprendre les négociations, en réalité, c’est au Caire que d’intenses tractations diplomatiques se jouent.

La présence turque en Libye est en effet intolérable aux yeux de l’Egypte, ses relations diplomatiques avec Ankara étant exécrables depuis le coup d’Etat d’Abdel Fattah Al-Sissi. Celui-ci avait déposé en 2013 le premier président démocratiquement élu de l’Egypte moderne, Mohammed Morsi, membre des Frères musulmans. L’organisation, considérée comme terroriste par le président égyptien et les Emirats, est à l’inverse protégée et soutenue par le président turc.

L’échec patent de Haftar apparaît donc comme une gifle pour Le Caire, déjà en situation de fragilité à sa frontière sud face à l’Ethiopie dans le dossier du barrage de la Renaissance. Ironiquement, en voulant se protéger d’un nouveau gouvernement potentiellement islamiste en Libye, l’Egypte a facilité la venue à ses portes d’une puissance militaire membre de l’OTAN, et notoirement dirigée par un président proche des Frères musulmans.

Consciente de ne plus avoir la maîtrise du terrain, l’Egypte s’est donc résolue à coordonner sa riposte avec la Russie. La question n’est ainsi plus de savoir si Haftar va être remplacé, mais bien d’identifier son remplaçant au plus vite pour sécuriser l’est et le sud libyen. Les deux pays semblent s’intéresser au président du Parlement Aguila Saleh, ancien soutien du maréchal dont il s’est habilement éloigné, et qui semble un meilleur candidat pour assurer le respect des accords de paix. Cette candidature paraît, de surcroit, recueillir l’aval de la communauté internationale.

Etrangement, ce sont les deux plus grandes puissances rivales en Libye, la Turquie et la Russie, qui pourraient bien devenir faiseurs de rois et imposer in fine un accord.

Chacun y poursuit à la fois un but commun et des intérêts propres. Si l’exploitation des hydrocarbures libyennes, pétrole et gaz, est un objectif partagé, la Russie soutient le maréchal Haftar avant tout pour lutter contre le terrorisme islamiste. En revanche, pour la Turquie, outre ses projets d’infrastructures colossaux signés de longue date avec le régime de Khadafi, la maîtrise de la Libye, ancienne province de l’Empire ottoman, répond au désir de grandeur d’Erdogan et à son souhait de reconstituer « l’espace naturel » ottoman autour de la Méditerranée orientale. On devine facilement en quoi cet expansionnisme peut inquiéter l’Egypte, qui met tout en œuvre pour freiner les ambitions turques.

Mais Russie et Turquie sont aussi les deux pays les plus engagés militairement auprès de leurs alliés respectifs, et disposent de leviers politiques puissants. Toute la question est de savoir s’ils parviendront à un compromis, ou s’ils le rendront impossible à atteindre afin de protéger leurs intérêts. Le risque que la Russie décide de défendre ses positions militairement n’est également pas à exclure, et pourrait entraîner la Turquie dans un affrontement plus coûteux que prévu.

C’est précisément pour éviter une telle hégémonie de ces deux puissances rivales en Libye, qui pourraient alors en faire indéfiniment leur chasse gardée, que l’implication des Etats-Unis apparaît urgente et nécessaire afin d’assurer la relative neutralité des négociations. Pour la première fois depuis quatorze mois, la diplomatie américaine semble s’être activée sur le dossier libyen, Donald Trump s’étant même entretenu avec Erdogan et Emmanuel Macron de l’urgence d’une désescalade. Au-delà du statut d’observateur, Washington doit désormais s’assurer que la Russie et la Turquie retirent leurs forces militaires de Libye et, pour ce faire, doit soutenir l’établissement d’un gouvernement libyen stable, uni et légitime.

Néanmoins, la situation rappelle plus que jamais celle du conflit syrien, où Russie et Turquie se trouvaient déjà en opposition frontale, notamment sur la question d’Idlib, et ont fini par trouver un modus vivendi, tandis que les Etats-Unis avaient fini par se retirer du jeu. Et comme en Syrie, la Libye se trouve plongée dans une guerre civile qui apparaît sans fin, déchirée au gré des jeux de pouvoir concurrents de grandes puissances étrangères…

Article rédigé par Ardavan Amir-Aslani. 

Paru dans l’Atlantico du 14/06/2020. 

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