Les Saoudiens accepteront-ils le nouveau règne de l’austérité ?

L’image de l’Arabie Saoudite, synonyme d’opulence et de vie facile pour ses sujets, risque bientôt d’appartenir au passé. En effet, pour stabiliser ses finances, le royaume a mis en place un plan d’austérité visant à réduire ses dépenses, comprenant notamment la suppression de plusieurs aides aux fonctionnaires et d’allocations sociales diverses, soit une économie de près de 13,3 milliards de dollars pour son budget de fonctionnement, ainsi que le triplement du taux de TVA sur les biens et les services de 5 à 15%, effectif dès le mois de juillet. Le gouvernement en espère près de 28 milliards de riyals de rentrées fiscales pour 2020 (environ 7,5 milliards de dollars), et 88 milliards de riyals en 2021 (soit 23 milliards de dollars).

Il faut dire que les prévisions économiques sont moins optimistes que prévues pour la première économie du Moyen-Orient. La chute des revenus pétroliers – déjà divisés par deux par rapport à 2019 – une contraction du secteur non-pétrolier à hauteur de 4% prévue en 2020 par l’agence de notation financière Fitch, et les difficultés rencontrées par les PME et entreprises du bâtiment, des transports et de l’habillement, expliquent aisément que le gouvernement ait déjà prélevé près de 8 milliards de dollars sur le budget consacré au plan de diversification économique Vision 2030. Un plan de relance de 32 milliards de dollars à destination des entreprises et entrepreneurs en difficulté a également été annoncé, mais pour le FMI, le PIB saoudien risque tout de même d’accuser une baisse de 6,8% d’ici la fin de l’année – contre 2,3% pour la précédente estimation en avril. Quant au déficit public, celui-ci devrait doubler par rapport à 2019 pour atteindre 11,4% du PIB, avant de se stabiliser à 5,6% en 2021.

En réalité, cette orientation budgétaire, sensiblement accélérée par le contexte économique actuel, était déjà à l’œuvre depuis l’accession au pouvoir du Prince héritier Mohammed Ben Salmane en 2015. L’introduction de la TVA il y a deux ans par l’Arabie Saoudite et les Emirats Arabes Unis, premiers pays du Golfe Persique à avoir initiée cette réforme fiscale, témoignaient déjà d’un changement radical de paradigme. Sa hausse aujourd’hui souligne l’urgence dans laquelle se trouve le royaume : transformer l’Etat-rentier saoudien en économie véritablement productive, vaste projet qu’il a longtemps négligé, et ce faisant, réécrire le contrat social qui le lie à ses sujets.

Car pour les Saoudiens, ce virage à 180 degrés constitue une nouveauté sans précédent. Assurés, depuis des générations et tout au long de leur existence, de bénéficier d’un emploi à vie et de nombreux services gratuits, ceux-ci sont désormais encouragés à délaisser le secteur public pour l’entreprenariat, auquel ils sont peu habitués. La population active saoudienne est en effet infime pour un pays dit industrialisé : selon les chiffres 2019 de la Banque mondiale, sur une population d’environ 33 millions d’habitants, seuls 14 millions, dont 10 millions de travailleurs étrangers, exercent une profession, et seulement 15% de femmes.

Le royaume parie ainsi sur plus de discipline fiscale et de participation à l’effort national pour redresser l’économie et, à long terme, contribuer à réduire la part des revenus pétroliers dans l’équilibre budgétaire. Mais pour l’heure, la reprise restera encore dépendante de la hausse des cours du pétrole et d’un redémarrage de la demande mondiale en 2021. Dans l’attente, le taux de chômage risque d’augmenter fortement. Plus que jamais, la situation actuelle témoigne de la fragilité du système saoudien, qui a manqué d’anticipation en négligeant les efforts de diversification contrairement à ses voisins émiratis et notoirement Dubaï, engagé dans une transition économique depuis les années 1970.

Toute la question consiste à savoir si l’Arabie Saoudite parviendra à assainir ses finances tout en maintenant un équilibre social vacillant. Car si l’ambition de passer d’une économie rentière à une économie productive est louable, elle ne peut s’exonérer de véritables contreparties à destination de la population, notamment en matière de libertés publiques. Les Saoudiens risquent fort d’avoir du mal à accepter que le rigorisme social dans lequel ils vivent au quotidien se double désormais d’une rigueur budgétaire, surtout lorsque leurs dirigeants eux-mêmes ne s’imposent pas comme des modèles d’exemplarité… Ainsi le Prince héritier, héraut auto-proclamé de l’anti-corruption et de l’austérité, n’a jamais hésité à s’engager dans de folles dépenses privées. Les achats pharaoniques du yacht Le Serene – acheté 330 millions de dollars en 2015 – du chef d’oeuvre le « Salvator Mundi » attribué à Léonard de Vinci – acheté par un prête-nom en 2017 chez Christie’s pour 450 millions d’euros – et du château de Louveciennes, dans les Yvelines, considéré comme le plus cher au monde, pour 275 millions d’euros, ont défrayé la chronique et ont été entourés d’une telle opacité qu’il fallut une longue enquête, notamment de la part du New York Times, pour remonter jusqu’à « MBS »… alors que le salaire moyen saoudien s’élève à 10 000 riyals (environ 2600 dollars).

Le problème qui s’impose à la dynastie des Saoud est également d’ordre politique. Face à la diminution de la rente pétrolière, ceux-ci vont devoir identifier une autre source de légitimité auprès de leur population pour acheter la paix sociale. Dans ce contexte, l’aggravation de l’état de santé du roi Salmane, âgé de 84 ans et récemment opéré de la vésicule biliaire, ajoute une difficulté supplémentaire. Bien que la communication de Riyad ait présenté l’opération comme un « succès » et que le roi ait présidé le Conseil des Ministres en visioconférence depuis l’hôpital King Faisal, nul n’est dupe : l’Arabie Saoudite est, dans les faits, gouvernée depuis 2017 par le fils de ce souverain fragile, dont la santé mentale est elle-même sujette à caution.

Certains analystes avancent même que « MBS » pourrait ne pas attendre la disparition de son père pour gagner encore un peu plus de pouvoir. Une régence, voire une abdication, constitueraient des faits sans précédent au royaume des Saoud, mais le Prince héritier, réputé iconoclaste et surtout autocratique, ne s’arrêterait pas à si peu pour sécuriser son accession au trône, loin d’être acquise. Car malgré son statut, Mohammed Ben Salmane est loin de faire l’unanimité au sein de sa propre famille. Les multiples controverses qui ont entouré son action à la tête de l’Etat, de l’emprisonnement des princes saoudiens au Ritz-Carlton de Riyad jusqu’à son implication dans l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi, en passant par l’engagement militaire catastrophique de l’Arabie Saoudite au Yémen, le kidnapping de l’ancien premier ministre libanais, le blocus du Qatar et l’échec patent du plan Vision 2030, suscitent de fortes réserves quant à sa capacité à régner sur un pays en difficulté.

A la crise économique risque donc de se doubler une crise politique qui pourrait dégénérer en guerre de succession. Il semble bien que l’Arabie Saoudite se trouve à un tournant de son histoire, et cet enjeu crucial se résume à deux alternatives : opter pour une réelle ouverture économique, mais aussi politique et sociale, ou faire le choix d’un autoritarisme renforcé. La capacité de transformation des Saoud, et leur avenir même à la tête de l’Arabie Saoudite, se joueront désormais sur leur lucidité.

Par Ardavan Amir-Aslani. 

Paru dans l’Atlantico du 26/07/2020.

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