L’expansionnisme turc aura-t-il raison de l’OTAN ?

Il a fallu un incident grave le 10 juin dernier en Méditerranée pour que les Européens semblent enfin prendre la mesure des conséquences de l’activisme militaire d’Ankara. En cause, la mise en joue par la marine turque, au sud-ouest de la Crète, de la frégate française Courbet, sous commandement de l’OTAN dans l’opération de surveillance « Sea Guardian ». Celle-ci semble s’être intéressée de trop près à un cargo battant pavillon tanzanien, suspecté de transporter des armes vers la Libye, et escorté par deux frégates turques utilisant abusivement l’identifiant radio de l’OTAN. L’incident est intervenu alors que l’escalade des tensions entre les deux pays s’était déjà cristallisée ces dernières semaines autour du conflit libyen. La Turquie apporte depuis janvier dernier un soutien militaire actif au Gouvernement d’Union Nationale face au maréchal Haftar qui, pour sa part, bénéficie de celui de la Russie, de l’Egypte et des Emirats Arabes Unis… et de la France, qui conserve néanmoins une discrétion ambigüe sur ce dossier. Si elle ne livre pas d’armes, elle ne ne réagit pas non plus aux violations de l’embargo des Nations Unies, et apparaît, du moins aux yeux du ministère des affaires étrangères turc, comme « le sous-traitant de certains pays de la région ».

Néanmoins, la réaction de la marine turque, aussi rare que violente, a légitimement surpris les Européens, pourtant alliés d’Ankara au sein de l’OTAN. La France a fait part à l’organisation de sa décision de se retirer de l’opération « Sea Guardian » tant que des réponses ne seraient pas apportées. Comprendre : tant qu’une réflexion ne serait pas menée sur « le problème turc ».

Outre que le conflit libyen se « syrianise » – Ankara a envoyé près de 7000 mercenaires syriens combattre en Libye aux côtés du GNA – les chantages de la Turquie face aux Européens sont désormais légions. De l’accueil des réfugiés aux blocages des « plans de défense gradués » prévus face à la Russie, et ardemment souhaités par les pays baltes et d’Europe de l’Est en échange de la reconnaissance par l’OTAN des milices kurdes de l’YPG comme organisation terroriste, la Turquie ne suit plus que son propre agenda, et manifeste un activisme de plus en plus agressif en la matière. De la Syrie à la Libye, en passant par l’Irak, cet interventionnisme témoigne clairement du jeu personnel d’Erdogan, totalement investi dans son projet de reconquête de l’espace vital de l’ancien Empire ottoman tout autour de la Méditerranée.

L’explication se trouve sur la scène domestique turque : mis en grande difficulté par une économie défaillante, l’affaiblissement de son parti, l’AKP, après son échec aux dernières élections municipales, mais aussi par les derniers revers subis en Syrie et la fragilité de son alliance avec la Russie, Erdogan a décidé d’opter pour l’expansionnisme militaire afin de consolider son pouvoir. Et pour mieux justifier cette hyperactivité, quoi de mieux que de faire vibrer la corde nationaliste ? Erdogan considère ainsi l’intervention turque en Libye comme « la défense de nos descendants, nos frères anatoliens », l’inscrivant dans un récit « néo-ottoman » irréaliste, mais qui plaît à sa base électorale.

Dernier symbole en date de ce « néo-ottomanisme » délétère, la volonté du président turc de transformer l’église Sainte-Sophie, construite par les Byzantins il y a 1500 ans et reconvertie en musée par Atatürk, en mosquée. Très sensibles à la question religieuse, les Européens et surtout les Américains ont exprimé de vives critiques face à cette éventualité, dont l’issue sera connue sous quinze jours.

Néanmoins, au-delà du story-telling, nul n’est dupe des ambitions, cette fois énergétiques, de la Turquie en Méditerranée orientale, qui recèle de précieux gisements gaziers au large d’Israël, de l’Egypte et de Chypre. Bien que des coopérations se soient nouées entre ces deux derniers pays, sans oublier le projet de gazoduc EastMed entre Chypre, Israël, la Grèce et l’Italie, qui permettrait d’exporter 16 milliards de mètres cubes de gaz vers l’Union européenne, la Turquie – comme la Russie – entend bien se servir. C’est surtout la signature, le 28 novembre dernier, d’un protocole d’accord sur la délimitation de leurs eaux économiques respectives entre le GNA libyen et la Turquie qui a suscité rapidement l’inquiétude des pays concernés, l’Egypte, Chypre, et la Grèce, membre de l’OTAN.  A la lumière de cette problématique, on comprend mieux le maintien de la présence turque en Libye… et l’urgence d’une réaction européenne.

La Turquie cherche à devenir incontournable. Mais suffit-il, pour s’imposer, de marteler à l’envi qu’aucun projet géopolitique ne pourra se faire sans elle, tout en continuant une politique agressive ? Dans un contexte où l’ordre mondial est totalement bouleversé, face à des Américains hésitants et plutôt enclins à l’isolationnisme, et un Erdogan qui tire profit de leur inaction et de leur faiblesse, l’Europe et l’OTAN se trouvent, avec cette gestion du « problème turc », face un moment déterminant pour leur crédibilité diplomatique.

Il n’échappe à personne que le sujet peut offrir à l’Union européenne, et singulièrement à la France, l’occasion de s’émanciper de la tutelle américaine pour gérer elle-même ses propres affaires intérieures. Les propos particulièrement virulents d’Emmanuel Macron à l’égard de la Turquie indiquent clairement cette volonté. La démarche n’est pas critiquable. Que ce soit dans ses relations avec la Turquie, ou par exemple pour tenter de sauver ce qui reste de l’accord sur le nucléaire iranien, l’indépendance des Européens, surtout face au retrait manifeste des Américains de la plupart des enjeux géopolitiques actuels, est désormais plus que souhaitable : elle est indispensable.

Pour autant, arriveront-ils à dépasser leurs dissensions internes et à s’entendre sur une stratégie commune ? La France demande une discussion « sans tabou » de l’Union européenne sur sa relation avec la Turquie… tandis que les propos de diverses sources diplomatiques bruxelloises, en rappelant que « la Turquie avait toujours sa place dans l’OTAN et que le traité ne prévoyait aucune clause de suspension », apparaissent beaucoup plus mesurés. Sur ce sujet, comme sur tant d’autres, les éternelles hésitations des Européens risquent de leur coûter cher. L’absence de réaction d’envergure de leur part serait un exemple de plus de la « mort cérébrale » de l’Alliance atlantique, un échec qui aurait sans conteste de graves conséquences sur les équilibres géopolitiques du pourtour méditerranéen.

Par Ardavan Amir-Aslani. 

Paru dans l’Atlantico du 05/07/2020.

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