Netflix cède à Riyad ou le rétablissement d’un régime saoudien que l’affaire Khashoggi avait affaibli

L’Arabie saoudite a demandé à Netflix de retirer un épisode d’une de ses productions qui se montrait critique envers le pays. La plateforme s’est inclinée.

Atlantico : Ce mardi, Netflix a confirmé avoir supprimé un épisode d’une comédie satirique qui critiquait le Royaume saoudien, après les plaintes de certains officiels du régime. Après l’affaire Khashoggi, peut-on considérer que le régime a « repris la main » ?

Ardavan Amir-Aslani : L’Arabie Saoudite a le rang peu enviable d’être classée 169e sur une liste de 180 pays tenue par « Reporters Sans Frontières » en terme de la liberté de la presse. C’est dire que ce pays ne connaît pas le principe de la liberté d’expression. Il est assez usuel pour ce pays d’avoir recours à des menaces de poursuites judiciaires en vue de faire taire les médias étrangers. C’est ce que cet Etat a fait dernièrement à l’encontre du prestigieux journal le Financial Times. Pareillement, dans l’affaire Netflix, les autorités saoudiennes ont menacées ce dernier de le traîner devant les tribunaux pour atteinte à la sécurité de l’Etat. La teneur de l’épisode était, d’après les lois locales de ce pays, de nature à porter atteinte à sa sécurité nationale. Face à cette menace Netflix a décidé de retirer l’épisode litigieuse de « Patriot Act » en Arabie Saoudite. Inutile de rappeler que cette décision a été unanimement critiquée par les organisations humanitaires internationales dont Human Rights Watch qui l’a qualifiée d’inacceptable et comme étant une capitulation devant « un pays qui n’acceptait aucune forme de liberté, ni politique, ni artistique ni comique » pour sa propre population.

Cette affaire, pour le moins, traduit le fait que les autorités saoudiennes continuent leurs affaires comme « business as usual » et elles semblent faire fi des répercussions de l’affaire Khashoggi dont le corps n’a toujours pas été retrouvé. En faite elles semblent considérer que l’affaire est terminée et qu’elles peuvent revenir à leur pratique antérieure. C’est particulièrement étonnant car il est  incontestable que dès l’instant où les portes du consulat saoudien se sont ouvertes au feu Kashoggi, celles de l’enfer se sont refermées sur l’Arabie Saoudite. Rappelons que le 13 décembre dernier, par deux résolutions, le Sénat américain a condamné l’Arabie Saoudite. Ces deux résolutions, l’une demandant l’arrêt du soutien logistique américain à la guerre impitoyable que mène l’Arabie Saoudite à l’encontre du peuple yéménite, et l’autre, adoptée à l’unanimité, condamnant nommément le Prince héritier saoudien comme instigateur et ordonnateur de l’assassinat de Jamal Khashoggi ont été la conséquence directe de cette malheureuse affaire. Depuis, le prince héritier saoudien Mohammad bin Salmane n’est plus applaudi comme le prince qui tente de moderniser l’Arabie Saoudite mais appréhendé comme celui qui va vers un durcissement de la dictature saoudienne. Le changement de perception de la communauté internationale est de taille.

Cependant malgré et contre toutes attentes, l’Arabie Saoudite a repris ces bonnes vieilles habitudes. Le récent changement au sein du cabinet Royal n’a fait qu’entériner cet état de fait. Le prince héritier se retrouve renforcé par ce remaniement qui a même écarté des fonctions de conseiller à la sécurité nationale son propre frère, actuellement ambassadeur à Washington.

Quel a été le rôle joué par les Etats-Unis alors que la position de Mohammed bin Salman semblait très affaiblie ?

Contrairement à ce que l’on peut croire, l’alliance actuelle entre l’Arabie Saoudite et les Etats-Unis n’est pas une alliance entre deux pays mais entre deux hommes. Je qualifie cette alliance d’une alliance entre Ibn Saoud et Ibn Trump, entre le prince héritier et le gendre de Donald’Trump, Jared Kushner. Comme l’ont démontré les deux résolutions du Sénat le 13 décembre dernier, les institutions représentatives américaines ainsi que le Deep State, ou L’Etat profond, ne  partagent pas la vision de la Maison Blanche. Incontestablement, il y aura un effet ricochet à l’occasion du prochain changement présidentiel. Il n’en demeure pas moins que Washington a tout fait pour venir en aide au prince héritier. Le président américain a même, chose jamais vue, contredit les découvertes de ses propres services qui avaient clairement déterminé que le prince héritier était le véritable coordinateur et commanditaire de l’assassinat de Kashoggi. La Maison Blanche est même allée jusqu’à supplier le sénat de ne pas adopter ces deux fameuses résolutions. Sur le plan international les États Unis continuent à assurer la défense du prince héritier sous prétexte que l’affaiblissement de ce dernier ne servira que les intérêts de l’Iran.

Le régime saoudien conservera-t-il les stigmates de l’affaire Khashoggi dans le temps ?

 Inéluctablement. L’Arabie Saoudite est devenue aujourd’hui un quasi État pariah. Lors du somment de Buenos Aires du G20, aucun des chefs d’Etat présents n’a accepté de se faire prendre en photo individuel avec Mohammad bin Salmane ni d’organiser des rencontres en tête à tête avec lui. C’est dire à quel point ce pays s’est ostracisé par son propre comportement meurtrier.

L’affaire Kashoggi n’est pas simplement une affaire de meurtre commandité d’un journaliste. C’est l’affaire du sentiment d’impunité d’un homme face au droit international et à la justice. Rappelons que le conflit au Yémen a causé plus de 60,000 morts civils sans que personne ne s’en émeuve. Or aujourd’hui et ce depuis et grâce à l’affaire Kashoggi, le voile s’est levé et le monde semble découvrir l’horreur de cette guerre, son injustice et sa violence. Comme je l’ai dit au moment où les portes du Consult saoudien à Istanbul se sont ouvertes à Kashoggi, celles de l’ enfer se sont refermées sur l’Arabie saoudite. Ces portes ne sont pas prêtes de s’ouvrir.

Retrouvez l’interview sur l’Atlantico.

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