Téhéran suspendu à l’évolution de la stratégie iranienne des Etats-Unis

Aucun pays n’attend l’élection présidentielle américaine avec autant d’espoir et d’inquiétude mêlés que l’Iran.

Si l’issue de l’élection présidentielle américaine, qui se déroulera dans moins de 100 jours, retient l’attention d’une grande partie du monde, aucun pays ne l’attend avec autant d’espoir et d’inquiétude mêlés que l’Iran. La réélection de Donald Trump, ou la victoire de Joe Biden, conditionnera en effet la poursuite de la « pression maximale », ou une normalisation des relations entre les Etats-Unis et l’Iran. Soit un choix entre la poursuite de la descente aux enfers économique, ou une possible sortie de crise. Mais dans l’attente, à Téhéran comme à Washington, les partisans de l’hostilité entre les deux pays n’ont pas encore baissé les armes.

Pour l’administration Trump, le temps presse, d’autant que la réélection longtemps considérée comme acquise est menacée par le candidat démocrate, fervent défenseur d’une approche plus constructive avec l’Iran. Désireux de garantir une certaine pérennité à leur « stratégie iranienne » et surtout d’enterrer définitivement le Joint Comprehensive Plan of Action de 2015 avant de quitter, peut-être, la Maison-Blanche, le président sortant et son secrétaire d’Etat Mike Pompeo souhaitent donc obtenir une victoire diplomatique au Conseil de Sécurité de l’ONU. Mardi 11 août, la résolution américaine prolongeant l’embargo sur les armes imposé à Téhéran a ainsi été présentée à ses membres. Les Etats-Unis s’opposent en effet à la fin de cet embargo, prévu le 18 octobre prochain comme le stipulait l’accord de Vienne, et proposent son extension illimitée. Ils ont cependant dû réviser leur copie et transmettre une version plus modérée – mais « similaire dans sa nature et son objectif », selon le représentant de l’Iran à l’ONU, tant leur initiative échoue à susciter le moindre consensus au sein du Conseil de Sécurité.

Jeudi, le Conseil de Sécurité, quelques heures après que l’ambassadrice américaine à l’ONU ait invité les pays européens à proposer leur alternative par écrit, la résolution américaine a été rejeté et la bataille diplomatique perdue par les Etats-Unis donnant une petite chance au JCPoA. En effet, cette résolution n’a pas été approuvé par la majorité des membres du Conseil de Sécurité rendant inutile de la sorte un éventuel veto de la Russie ou de la Chine, tant la France, l’Allemagne et la Grande-Bretagne se sont constamment démarqués de la position radicale des Américains. Seule, la république dominicaine a apporté son soutien en faveur de la résolution américaine. Cependant, Washington n’a pas dit son dernier mot et envisage le recours à la procédure de « snapback », prévue par le JCPoA, qui permet à l’un des membres signataires de l’accord de faire rétablir les sanctions d’avant 2015 contre l’Iran. Bien que les Etats-Unis se soient unilatéralement retirés de l’accord en 2018, s’exonérant par là même de pouvoir porter un tel recours, un défaut de rédaction du texte semble leur permettre d’être toujours considérés juridiquement comme « participants ».

Néanmoins, l’enclenchement de cette procédure comporte d’importants risques de clivages au sein de l’organisation onusienne. Elle risque de surcroit de susciter une réaction de la part de l’Iran, où les positions vis-à-vis des Etats-Unis sont tout aussi divergentes.

Malgré l’improbabilité, aujourd’hui avéré, d’un vote favorable de la résolution américaine, le président iranien Hassan Rohani avait exprimé mercredi « de grands espoirs » de voir l’administration Trump mise en échec par le Conseil de Sécurité. Rohani, artisan de l’accord de Vienne aux côtés de l’administration Obama et des Européens, traduit très clairement son objectif de sauver ce qui reste du traité, chose qui pourrait être rendue possible par l’élection de Joe Biden en novembre. Il ne semble cependant pas suivi sur cette ligne par la guide de la révolution, Ali Khamenei, qui a confirmé cette semaine son refus de négocier avec les Etats-Unis, estimant leurs demandes inacceptables et les négociations uniquement profitables à Donald Trump. L’élection éventuelle de Joe Biden ne garantit en rien l’infléchissement de cette position. Certes, le candidat démocrate s’est déclaré pour une renégociation du traité de 2015, mais aussi pour de nouvelles restrictions imposées à l’Iran sur son programme balistique et son activisme politique et militaire au Moyen-Orient, des sujets non-négociables pour l’aile conservatrice du régime iranien.

Pourtant, une reprise du dialogue devrait être envisagée, compte tenu de la situation économique catastrophique de l’Iran. En fermant les marchés mondiaux aux échanges avec l’Iran et en l’empêchant d’exporter ses hydrocarbures à d’autres pays que la Chine, les sanctions américaines ont contribué à une considérable augmentation des prix des denrées alimentaires, le taux d’inflation atteignait les 41% au printemps, et le PIB a subi une contraction de 14% en deux ans, la croissance chutant de 12% en 2016 à 3% en 2017 et à moins 7% aujourd’hui. En pleine pandémie, le pays manquait cruellement de tests, de médicaments et de matériel médical de base.

Certes, en signant le Lion-Dragon Deal avec Pékin, qui promet près de 400 milliards de dollars d’investissements sur vingt-cinq ans, Téhéran démontre que son destin ne repose plus tout entier entre les mains des Américains. Mais cela peut-il suffire à le sortir de son isolement sur la scène internationale ? Depuis la sanglante répression des manifestations de l’automne dernier, la cacophonie qui a entouré l’accident du vol ukrainien quelques jours après l’assassinat de Ghassem Soleimani en janvier, sans compter la mauvaise gestion de la pandémie de Covid-19 dans le pays, la République islamique est plus que jamais en manque de certitude.

Une réélection de Donald Trump maintiendra la « pression maximale », dont on a vu à maintes reprises qu’elle ne fait que radicaliser les conservateurs iraniens et les incite à poursuivre leur stratégie belliciste. A l’inverse, sa défaite ouvrirait peut-être la voie à une reprise du dialogue, mais également à de profondes dissensions internes au sein du régime. Face à un Parlement où les réformateurs n’ont plus la main, et des Gardiens de la Révolution plus que jamais aux commandes du pays, les partisans du dialogue avec l’Occident auront bien des difficultés à défendre un compromis. On ne peut que souhaiter le retour sur la scène internationale d’un pays essentiel pour le rétablissement de l’équilibre géopolitique de la région, déstabilisée depuis l’invasion américaine de l’Irak en 2003. Mais ce retour nécessitera d’importants efforts, tant du côté de Washington que de Téhéran, pour rétablir leur confiance mutuelle sur les ruines d’une relation sabordée par quatre années de « trumpisme ».

Par Ardavan Amir-Aslani. 

Paru dans l’Atlantico du 16/08/2020.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *