Trump pourrait réussir avec l’Iran

Le numéro de dompteur de Donald Trump est unique en son genre. Après avoir essayé de jouer avec la queue du lion iranien, un fouet à la main, Donald Trump tente de le caresser dans le sens du poil. L’imprévisible président américain serait prêt au dialogue, a-t-il déclaré ce week-end, lui qui menaçait il y a une semaine d’utiliser la manière forte pour mettre à genoux la République islamique. Il ne souhaite pas «un changement de régime» à Téhéran, mais «l’absence d’armes nucléaires». C’est peine perdue aux yeux de l’avocat d’affaires franco-iranien Ardavan Amir-Aslani, qui a pris le pouls du pays lors d’un récent séjour à Téhéran: le régime refuse la main tendue de Donald Trump. La stratégie américaine du chaos pourrait se révéler néanmoins payante…

Pourquoi l’Iran ne veut-il pas faire un pas vers les Etats-Unis?
Ardavan Amir-Aslani: Les Iraniens n’ont aucune confiance dans les Etats-Unis. Ils demandent, comme préalable à toute discussion, que Washington s’engage à réintégrer l’accord sur le nucléaire de 2015. Par ailleurs, l’attitude belliqueuse des Etats-Unis envers l’Iran, exprimée par l’envoi d’un porte-avions dans le golfe Persique, n’est pas destinée à créer un climat propice au dialogue. De surcroît, c’est le guide suprême, Ali Khamenei, qui traite de la question du dialogue avec les Américains. Ce dernier est idéologiquement hostile à toute discussion avec Washington.

Khamenei est-il prêt à se lancer dans un conflit armé?
Non, il ne veut pas la confrontation avec les Etats-Unis. Il risquerait de voir son pays être déstabilisé et son intégrité territoriale menacée. Quoique certains conservateurs iraniens verraient d’un bon œil un conflit: ils en profiteraient pour renforcer la chape de plomb sur la population sous prétexte que le pays est agressé.

Quelle est la stratégie du régime?
La «patience stratégique» est le nouveau nom de la stratégie iranienne. Cela consiste à ne rien faire dans l’espoir que les Américains votent en 2020 pour un démocrate à la Maison-Blanche, tel que Joe Biden. Mais c’est un mauvais calcul: à mon avis, Donald Trump rempilera.

La menace belliqueuse de Donald Trump, c’est du bluff pour Téhéran?
Oui. Il ne veut pas créer une nouvelle guerre avec l’Iran qui serait bien plus importante que celle en Irak en 2003. C’est trop risqué. Cependant, comme les faucons sont au pouvoir des deux côtés, je pense qu’il y aura un conflit militaire par frappes ciblées d’ici à cet été. Mais il n’y aura pas de guerre d’occupation.

Comment sont vécues les menaces américaines?
Les menaces aussi bien militaires qu’économiques sont très mal vécues par l’ensemble des Iraniens, quel que soit leur bord politique. Depuis le retrait américain de l’accord sur le nucléaire iranien en mai 2018, l’inflation atteint presque 60% et la dévaluation de la monnaie est du même ordre. L’économie va se contracter, alors que de 2016 à 2017, il y avait une croissance de 4%. C’est un géant au pied d’argile.

La stratégie du chaos de Trump commence-t-elle à payer?
Il pourrait réussir. Elle est productive pour les Américains et ses alliés israéliens et saoudiens. Le budget iranien est gravement touché par l’incapacité du pays à vendre son pétrole à cause des sanctions. Téhéran a perdu 65% de ses exportations pétrolières en un an. L’explosion de l’inflation fait que les Iraniens ne peuvent se payer que très difficilement les produits alimentaires de base. Leur pouvoir d’achat se réduit de jour en jour. La colère monte.

La menace pour le régime vient plus de l’intérieur…
La menace réelle vient surtout de l’intérieur, même si les EtatsUnis y participent en faisant pression sur l’économie. C’est pourquoi le régime essaie de faire diversion, en appelant à la fibre patriotique des Iraniens sur la patrie menacée par les Américains.

Quel sursaut pour le pouvoir?
Il doit offrir autre chose que des restrictions systématiques des libertés sociales et politiques. Il lui faut se réformer pour assurer sa propre pérennité. Sinon l’explosion sociale sera inéluctable.

Des réformes de quels types?
Du fait de la composition sociologique du pays et de sa démographie, le régime ne pourra que changer. L’Iran est la seule théocratie constitutionnelle au monde, alors que les Iraniens sont dans leur très grande majorité laïcs. Cette opposition entre une aspiration séculière nationale et la théocratie au pouvoir ne pourra qu’entraîner à terme un changement de régime. Le mot «islamique» sera enlevé de la dénomination du pays qui deviendra toute simplement la République iranienne. Mais le pays est encore dirigé par des gérontes de 75 à 85 ans en total décalage avec les aspirations de la population.

C’est une question de temps?
Oui. Ce qui va changer l’Iran sera non pas la démocratie mais la démographie iranienne. Cette population jeune, éduquée et ouverte sur le monde veut voir l’Iran réintégrer le concert des nations. Près de 70% des Iraniens ont moins de 40 ans. Ils sont tous éduqués et connectés. Ils n’ont connu qu’un régime théocratique depuis 1979, les restrictions des libertés, la détresse économique et l’ostracisme. Ils aspirent à un véritable changement.

Ont-ils lâché le président Hassan Rohani?
Il a totalement perdu sa crédibilité et sa popularité. Il avait promis que l’accord sur le nucléaire allait changer les conditions de vie des habitants. Résultat: le pays est dans une situation sécuritaire et économique encore plus délicate qu’avant.

Quel compromis doit trouver l’Iran entre la pression de la population et la pression américaine?
La capacité de Téhéran à lever des armées à l’étranger fait peur aux Américains et à ses alliés régionaux que sont Israël et l’Arabie saoudite. C’est l’erreur stratégique de l’Iran. L’Iran devra renoncer à sa politique d’influence en Syrie, en Irak, au Yémen, au Liban, pour mieux se concentrer sur son économie. L

Interview paru dans La liberté du 29/05/2019. 

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